SOCIETE & FEMINITE · 2026

Après le Covid, l’IA et les crises mondiales : et si nos mains étaient notre meilleure réponse ?

Après le Covid, l’IA et les crises mondiales : et si nos mains étaient notre meilleure réponse ?
Illustration éditoriale · Style & Fil © 2026

Le Covid nous avait déjà secoués. Il avait fissuré des certitudes qu’on croyait solides, et ouvert une brèche, celle de se demander si nous ne vivions pas un peu trop vite, un peu trop dépendants de tout.

Puis l’intelligence artificielle est arrivée, promettant de tout automatiser, de tout générer, de tout optimiser. Et pendant ce temps, le monde continuait de se réchauffer, les tensions géopolitiques de s’intensifier, le détroit d’Ormuz de concentrer toutes les fragilités de notre modèle énergétique.

Trois secousses. Un même message, qu’il arrive de ne plus vouloir ignorer : il est peut-être temps de reprendre les choses en main. Littéralement.

Le Covid : le premier avertissement

Au printemps 2020, quelque chose d’inattendu s’est produit.

Coincés chez nous, rayons dévalisés, livraisons ralenties, beaucoup ont réalisé à quel point nous ne savions plus faire grand-chose par nous-mêmes. Pas cuisiner vraiment. Pas réparer. Pas coudre. Pas cultiver.

Et pourtant, dans ce silence des magasins fermés, des gestes anciens sont revenus. La farine qui manquait a fait renaître le pain pétri à la maison. Les jardins, longtemps négligés, sont redevenus une pièce à part entière du logement. Des gestes de grand-mère, presque, que nous avions oubliés avoir dans les doigts.

Cette parenthèse aurait pu tout changer. Elle a changé beaucoup de choses, pas assez. La machine a redémarré, et on a vite oublié.

Le monde, lui, n’a pas oublié.

Le Covid a réveillé quelque chose

  • 30 % des Français ont davantage cuisiné à la maison en 2020
  • +82 % de ventes pour les machines à pain
  • Le mobilier de jardin est le seul segment du meuble en croissance cette année-là, franchissant les 550 M€ de ventes

Sources : Franceinfo, IPEA Infos Marché 2021


L’IA : une question qu’on préférait éviter

Depuis 2022, l’intelligence artificielle s’est invitée dans nos vies à une vitesse vertigineuse. Elle écrit, dessine, compose, code, répond. Elle imite, avec une précision troublante, ce qu’on croyait irréductiblement humain.

Et cette question s’est imposée, doucement d’abord, puis plus franchement : à quoi servons-nous, concrètement, si les machines peuvent tout faire à notre place ?

La réponse, paradoxalement, est dans nos mains.

Ce que l’IA ne sait pas faire, c’est sentir une étoffe entre les doigts, deviner si elle tombera bien, si elle vieillira, si elle tient la promesse de sa main. Ajuster une manche en piquant un biais presque à l’aveugle. Planter, récolter, transformer. Réparer ce qui est cassé avec ce qu’on a sous la main. Ces gestes là, physiques, incarnés, sensoriels, restent profondément humains.

À mesure que l’automatisation progresse, le savoir-faire manuel ne perd pas de valeur. Il en gagne. C’est peut-être l’un des paradoxes les plus lumineux de notre époque.

Le monde qui tremble : Ormuz en ligne de mire

Et puis il y a le reste. Ce qui se passe au-delà de nos écrans, et qui pourtant façonne très concrètement notre quotidien.

Le détroit d’Ormuz en offre l’illustration la plus crue. Un couloir d’eau, presque rien sur une carte, dont dépend une part considérable de ce qui nous permet de nous chauffer, de nous déplacer, de recevoir ce que nous achetons.

Depuis fin février 2026, ce couloir vacille. Frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, blocage confirmé début mars, armateurs qui suspendent leurs rotations, les plus grands noms du transport maritime à l’arrêt. Les prix de l’énergie vacillent avec lui.

Ormuz, le couloir d’eau qui tient le monde

  • 212 km de long, 55 km de large au plus étroit
  • 20 millions de barils de pétrole transitent par jour, soit 25 % du transport maritime mondial
  • Près d’un cinquième du GNL mondial passe également par là
  • En mars 2026, les 32 États membres de l’AIE ont libéré 400 millions de barils de leurs réserves d’urgence soit quatre jours de consommation mondiale

Sources : Agence internationale de l’énergie, Connaissance des énergies, Franceinfo


Quand tout vacille, que sait-on encore faire ?

Revenons à cette question du Covid, mais élargie.

Rayons vides, masques introuvables, farine qui manque : ce n’était qu’un avant-goût. Dans un monde où le climat dérègle les récoltes, où une route maritime vacille, où l’énergie devient une variable incertaine, que savons-nous encore faire par nous-mêmes ?

Cultiver quelques légumes. Conserver ce qui peut l’être. Réparer ce qui s’abîme. Coudre ce qui se déchire. Ces gestes ne sont pas des réponses naïves à des problèmes immenses. Ce sont des fondations. Des points d’ancrage concrets, à hauteur de main, dans un monde qui accélère et vacille en même temps.


La couture : une résistance douce

La fast fashion est l’un des symboles les plus éloquents de notre fragilité collective. Derrière chaque tee-shirt à bas prix, il y a des litres d’eau qu’on ne voit pas, des teintures qui ruissellent loin de nos regards, des kilomètres parcourus dans des soutes de cargo. Et derrière chaque rayon qui se renouvelle tous les quinze jours, un modèle qui suppose que tout arrive toujours : matières premières, main-d’œuvre bon marché, routes commerciales ouvertes, énergie abondante.

Aucune de ces conditions n’est garantie aujourd’hui.

Apprendre à coudre, c’est s’en affranchir, doucement. Créer ce qu’on ne trouve pas, adapter ce qui ne convient pas, prolonger la vie de ce qu’on possède. C’est sortir, à son rythme, du cycle achat-usage-jeter.

Mains qui cousent à l’aiguille — illustration du savoir-faire manuel

Ce que coûte la mode jetable

  • L’industrie textile : entre 4 et 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre jusqu’à 26 % d’ici 2050 si rien ne change
  • 20 % de la pollution des eaux potables dans le monde, essentiellement par les teintures
  • 7 500 litres d’eau pour un jean, soit sept années de consommation d’eau potable
  • Jusqu’à 65 000 km parcourus par un jean avant d’arriver en rayon
  • Nous achetons 40 % de vêtements en plus qu’il y a quinze ans, gardés deux fois moins longtemps
  • 700 000 fibres microplastiques libérées par un seul lavage de polyester
  • Moins d’1 % des tissus recyclés pour en faire de nouveaux vêtements
  • 7,7 kg de textile jetés par personne et par an en France

Sources : ADEME, Parlement européen, Greenpeace France, ONU

Ce que personne ne peut nous prendre

Une compétence manuelle ne se périme pas. Elle ne dépend pas d’une livraison, d’un algorithme, d’une plateforme qui ferme. Elle ne s’effondre pas avec les marchés financiers, ne disparaît pas avec une coupure de courant. Elle reste, simplement, accrochée à nos doigts, à notre mémoire du geste.

Savoir coudre. Savoir cultiver. Savoir réparer. Savoir transformer.

Ces aptitudes, longtemps considérées comme secondaires dans une économie de la délégation, redeviennent des actifs de vie. Pas spectaculaires. Pas immédiatement photogéniques. Mais solides, durables, et profondément libérateurs.


Ce qu’on peut faire, dès maintenant

Nul besoin d’attendre la prochaine crise pour commencer.

Coudre un bouton. Repriser une maille. Planter des herbes sur le rebord d’une fenêtre. Apprendre à confectionner une pièce simple. Réparer ce qu’on allait jeter. Ces gestes, pris séparément, semblent modestes. Ensemble, ils construisent quelque chose d’essentiel : une autonomie progressive, réaliste et profondément humaine.

Le Covid nous a montré notre fragilité. L’IA nous interroge sur notre utilité. Les crises climatiques et géopolitiques nous rappellent que rien n’est acquis.

Et si la réponse à tout cela était, simplement, dans ce que nous savons faire de nos mains ?


Le monde a changé trois fois en cinq ans.

Il changera encore.

Ce que nous savons faire de nos mains n’est pas un hobby. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est une ressource. L’une des plus solides, des plus libres, et des plus humaines qui soit.

Dans une époque marquée par la vitesse et l’instantanéité, choisir de faire soi-même peut sembler anodin. Pourtant, ce choix engage autre chose. Il reconnecte à un rythme différent, à une forme de présence, à une autonomie que l’on croyait perdue.

Peut-être n’est-il pas nécessaire de tout transformer.

Peut-être suffit-il simplement de recommencer par là.

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